ARSENE WENGER -L’ALSACIEN D’ARSENAL

Arsene wenger alsacien
Arsene wenger

J.L : Si le football n’existait pas, qu’auriez-vous voulu faire ?

Arsène W. : Je crois que je me serais lancé dans la politique.

J.L : Dans un article, un journaliste vous a traité d’homme de droite, “thuriféraire du football-entreprise”. Vous n’auriez donc pas choisi le camp de gauche en politique ?

Arsène W. : Vous savez, j’ai été étudiant et j’ai été confronté au communisme. Franchement, je n’ai pas d’a priori, mais tous mes copains les plus rapiats et les plus obsédés par l’argent étaient communistes !

J.L : Oui, mais c’est souvent le cas, ce qui ont le moins d’argent en parle le plus.

Arsène W. : Ils en avaient autant que moi à l’époque ! Je n’en parlais pas plus ! Tiens, un jour j’étais avec une copine, à 22 ans; elle m’a dit qu’elle était allée voir une voyante qui d’après mon signe astrologique a déclaré: “Ce n’est pas un bon plan et il ne gagnera jamais d’argent !”. Elle voulait peut-être dire que je n’étais pas intéressé par l’argent . Dans ma vie, si je gagne de l’argent, c’est vraiment un accident ! Je me suis passionné pour une activité qui, par hasard, a été lucrative.

J.L : Vous auriez très bien pu faire artiste-peintre passionné et fauché ?

Arsène W. : Exactement ! C’est ce que je dis parfois aux agents du monde footbalistique : “La différence entre vous et moi, c’est que demain s’il n’y a plus d’argent dans le football, moi j’y serai encore, mais vous non !”. Eux sont là à cause du fric, moi j’étais dans le foot bien avant qu’il y ait de l’argent !

J.L : Dans l’absolu et sans le foot, vous auriez fait quoi ?

Arsène W. : J’aurais aimé faire une profession qui dure toute la vie… Par exemple, j’admire Rubinstein qui a 83 ans a pu donner encore des concerts. J’ai horreur de la retraite ! Et j’ai horreur du fait d’être dans une activité dans laquelle je ne peux être bon qu’un certain moment de ma vie, même si je suis en pleine capacité; par exemple, je n’aurais pas voulu être à la place de certains copains qui travaillaient dans une banque et qui à 55 ans, en pleine force de l’âge, ont été obligés de se retirer. C’est injuste.

J.L : Ces personnes ont alors la possibilité de se consacrer à autre chose.

Arsène W. : Certes, mais d’être dans une activité comme le piano, la peinture, l’écriture, tu peux encore tout le temps progresser , jusqu’au bout…

J.L : Vous faites partie des 400 personnalités alsaciennes qui ont signé un appel en faveur de la charte européenne pour les langues régionales et minoritaires.

Arsène W. : C’est exact.

J.L : Or, le Conseil Constitutionnel en a bloqué la ratification en vertu de l’article 2 de la Constitution française (principe de souveraineté et d’unicité). Qu’est-ce qui avait motivé votre signature ?

Arsène W. : J’avais signé car quelque part je pense que c’est reconnaître mes origines ! Je pense que la langue a une influence sur l’état d’esprit, sur la culture d’un peuple. Je pense aussi que je dois ma vie au fait d’avoir appris le dialecte.

J.L : Ca a été un atout ?

Arsène W. : Absolument ! L’apprentissage de l’allemand et de l’anglais a été plus facile pour moi. Et sans anglais je ne serai pas entraîneur d’Arsenal aujourd’hui !

J.L : On entend certains Alsaciens dire que l’alsacien c’est du passé, que seul l’anglais compte, et qui renient tout simplement leurs origines…

Arsène W. : Moi, je ne suis pas comme ça ! J’ai appris des valeurs en Alsace qui m’ont permis d’être apprécié. Discipline, esprit de la parole donnée, respect du travail, la confiance accordée aux autres. Une espèce de naïveté… mais qui est quand même payée en retour ! Je trouve tout ça un peu hypocrite; la Constitution n’autorise pas la reconnaissance des langues minoritaires et d’un autre côté on favorise l’enseignement de toutes les langues régionales dans les universités !

J.L : Le même problème se pose dans les droits des enfants où la France a émis un droit de réserve pour l’article 10 (l’enfant a le droit de pratiquer sa langue et sa culture…), toujours selon le même principe d’unicité et de souveraineté…

Arsène W. : Ah bon ? Je ne pense plus qu’on soit à l’époque où l’unicité d’un pays est menacée par des dialectes régionaux. Il y a d’autres menaces. Et comment aller ainsi vers l’Europe ?

J.L : Vos parents avaient un restaurant “A la Croix d’or” où se réunissait régulièrement le FC Duttlenheim. C’est ce qui vous a donné la vocation footbalistique ?

Arsène W. : C’est exactement ça ! Je n’ai pas d’explications rationnelles autres que le fait que je n’entendais parler que de football ! Quand tu es un gosse, tu penses qu’il n’y a que ça dans la vie. Comme une logique. Je n’étais pas trop mauvais à l’école, mais je me suis toujours dit qu’il n’y avait que le foot d’important dans la vie !

J.L : Quel a été votre parcours scolaire ?

Arsène W. : J’étais au lycée. J’ai fait une licence de Sciences Eco. Je n’étais pas mauvais. Mais c’était toujours des études en attendant, avec un seul objectif final : le football ! Vous savez, cette passion du foot était réelle depuis longtemps. J’ai été élevé dans un village très catholique et j’avais le missel devant moi pendant que l’équipe du village jouait !!! Je priais la messe pour que l’équipe gagne !

J.L : La foi dans le foot !

Arsène W. : Oui, la foi dans le foot ! Mes parents avaient le restaurant et ne pouvaient pas trop s’occuper de moi, et dans un village vous avez un peu une éducation à la Kibboutz : tout le monde prend soin des gosses… A côté de chez moi, habitait un paysan chez qui je me rendais souvent; avec lui j’allais dans les champs… Un jour je lui ai dit “Adolphe, ton équipe de foot risque de descendre” et j’avais une telle foi en lui que j’ai rajouté : “Il faut sauver l’équipe, gagner à tout prix; je vais t’aider”. Le dimanche, à deux heures moins le quart je me suis échappé de chez mes parents, j’ai foncé chez lui, “Allez, on y va”. Il m’a répondu “Je ne peux plus jouer !”. J’ai pleuré, c’était une énorme déception, c’était tout pour moi. Je n’entendais parler que de foot. Mais il y a aussi le tempérament passionné qui joue, car mon frère aussi aime le foot, mais il est moins branché que moi. Comme moi et ma soeur, il vivait dans le même milieu. Mais mon tempérament aurait fait que j’aurais pu faire tout aussi bien diplomate. Tout ce que j’aurais fait, je l’aurais fait comme un fou !

J.L : Vous donné cette image de quelqu’un d’irréprochable, qui suscite le respect… Vous avez un défaut ?

Arsène W. : J’ai un tas de défauts. Je suis excessif parce que passionné. Je suis un peu égoïste parce que passionné. Je suis impatient alors que je donne une image de patient ! Une nervosité intérieure…

J.L : Que vous faites ressortir de quelle façon ?

Arsène W. : Ca sortait dans le foot, ça sort dans l’exercice physique, dans la lecture…

J.L : A propos des lectures, vous adorez vous pencher sur les autobiographies ?

Arsène W. : Oui, c’est vrai.

J.L : La dernière que vous ayez lu ?

Arsène W. : En ce moment je n’ai pas trop le temps, mais il y a deux mois j’ai terminé les Mémoires de Jean Daniel. J’aimais bien lire Françoise Giroud à une époque.

J.L : Qu’avez-vous appris dans ces livres-là ? Vous cherchez quelque chose de précis ?Des gens qui fonctionnent comme vous, des fonctionnement différents ?

Arsène W. : C’est peut-être une façon d’anticiper sur ce qui m’attend. J’ai toujours été attentif à l’expérience des autres. A vingt ans, j’écoutais mon grand-père et je le trouvais intelligent. De temps en temps, il me sortait un “truc” que je trouvais stupide parce que j’étais jeune; mais après, plus la vie avance, plus je me rends compte que les gens ne m’ont pas attendu pour être intelligent !!! Je me suis dit “Sois pas con au point de penser que ceux qui ont vécu avant toi étaient idiots ! Ecoute les autres”.D’une certaine façon, je trouve qu’il y a des dénominateurs communs dans toutes les vies, parce que toutes les grandes réussites, toutes les grandes vies ont été à la fois la coïncidence d’une aptitude, d’un talent mais aussi d’une chance de rencontrer des gens qui ont cru en toi et qui ont donné”. Il faut que tu rencontres à un moment de ta vie quelqu’un qui te tape sur l’épaule et te dise :”Moi je crois en toi!”.

J.L : Comme vous faites avec vos joueurs…

Arsène W. : Exactement !

J.L : Comment vont être vos prochaines années si vous vous fiez à vos lectures ? Qu’est-ce que vous attendez, que voyez-vous ?

Arsène W. : Je ne vois rien, mais je pense que quand tu vieillis quelque part tu vas à l’essentiel . On perd de son agressivité. On s’excite finalement comme un gars qui gesticule dans tous les sens pour finalement s’assagir et revenir à l’essentiel.

J.L : La sagesse comme forme de résignation aussi ?

Arsène W. : Les deux. Un retour progressif à la mort et la vie centrée sur soi-même. Mais j’ai toujours pensé qu’un vie réussie c’est une vie ouverte sur les autres.

J.L : Vous avez toujours vécu cette ouverture grâce au restaurant…

Arsène W. : Oui, et j’ai aussi eu beaucoup d’ hommes plus âgés que moi dans mon cercle d’amis.

J.L : Vous étiez attiré par la restauration ? Prendre la succession de vos parents ?

Arsène W. : Non pas vraiment. Ca me plaisait quand j’étais gosse. Ou alors j’aurais essayé d’étoffer l’affaire, j’aurais essayé d’en faire un grand restaurant…

Extrait de l’interview offert à Tonic Magazine et à Land und Sproch (N°136)

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